Récemment, j'ai lu plusieurs articles sur une organisation à but non lucratif appelée Worldreader qui permet de fournir la tablette de lecture Kindle provenant d'Amazon pour de pauvres enfants africains vivant dans des conditions défavorables à l’éducation, leur permettant d’obtenir des livres à vil prix dans l'espoir d'augmenter le taux d'alphabétisation et de développer l'amour de la lecture. Aujourd’hui, plus de mille enfants ont utilisé cette tablette dans les écoles de test où l'initiative a été effectuée. Beaucoup de photos circulent sur internet avec des enfants noirs brandissant un Kindle dans l'air et souriant comme s’ils avaient enfin été sauvés de l'ignorance totale. En tant qu’africaine et écrivain, deux problèmes en rapport avec cette initiative me préoccupent : a) l'impact d’une nouvelle forme d’éducation qui ne s’adapte pas aux réalités sociales de l’élève, b) le manque d'information sur la fabrication des nouveaux e-readers et appareils électroniques similaires.
Mon but n’est pas de condamner l’idée de Jeff Bezos qui souhaite faire de l'Afrique le bénéficiaire d'une nouvelle forme d'aide éducative. Seulement, je suis devenue sceptique de toute forme de coopération bilatérale, de dons, ou d’aide venant de l’étranger où l'écart des prises de décisions entre donneur et receveur est disproportionné. C'est pourquoi j'ai mené une enquête plus ou moins sérieuse sur l’internet à propos de l’initiative de Worldreader. Tout d'abord, j'ai remarqué que l'éditeur Worldreader, tout en offrant des livres qui sont en général bien accueillis et axés sur l'enseignement, ne représente pas les écrivains célèbres et reconnus en Afrique. C’est vrai qu’il est important de donner aux écrivains nouveaux ou moins connus une plate-forme pour exposer leurs œuvres. Toutefois, créer une bibliothèque numérique « Africaine » qui ne contient-elle pas les œuvres de Soyinka, Senghor ou Achebe, c’est comme parler de la littérature américaine sans mentionner Hemingway ou Steinbeck. Worldreader serait plus efficace s’il arrivait à faire participer les ministères de l'éducation qui détiennent le programme d'enseignement de chaque pays concerné, mais aussi s’il obtenait des conseils d'auteurs bien connus du continent. Worldreader doit aussi prendre en compte toutes les grandes villes en Afrique, où en général les jeunes fréquentent l'école, ont accès à un ordinateur chez eux, à l'école et dans les cybercafés. Considérant le fait qu'il y a une application Kindle que l’on peut télécharger sur n’importe quel ordinateur, on peut considérablement multiplier l'impact de cette initiative ainsi. Dans les grandes villes, il est également plus facile d'avoir accès aux décideurs locaux qui ont les contacts des grands écrivains et éditeurs.
Lorsqu'il s'agit de transformer un livre en un Kindle, c’est de toute façon tellement facile qu’en vérité, tout ce dont Worldreader a besoin, c’est l'autorisation de l’auteur et des éditeurs ou maisons d’édition concernés. Donc si cette révolution Kindle veut affecter tout le monde en Afrique, elle doit impliquer tout le monde, indépendamment de leur situation financière ou de leur prévalence géographique. En outre, les pays africains sont non seulement anglophones, mais aussi francophones, lusophones et arabophones, ce qui signifie que les éditeurs de Worldreader doivent vendre une littérature qui va au-delà du monde anglophone lorsqu'ils décideront de s'élargir.
Le deuxième souci que j'ai avec la distribution du Kindle dans les pays en développement, c’est qu'il n'y a aucune information concernant le niveau de conflit (faute d'un meilleur terme) du Kindle. Il s'agit d'un problème urgent a adresser une fois pour toute vu que l'intégration de la tablette dans la vie quotidienne moderne ne s’en ira pas de sitôt. Les iPads, Kindles et dispositifs de même calibre sont en vogue. Les compagnies qui les vendent vous diront qu'il est préférable d'utiliser une tablette électronique pour lire vos nouvelles locales ou le dernier roman à la mode parce que tout ça contribue à la préservation de l'environnement, c’est plus pratique, ça crée des révolutions d'alphabétisation dans le tiers-monde, etc. Vous serez convaincus si vous vous souciez de l’environnement et des enfants du Tiers-Monde ; et puis, ces gadgets sont plutôt cool à montrer et vous aident à mieux fonctionner dans un monde hi-tech. Sauf que, lorsque vous lisez quelque chose sur votre gadget électronique, il existe un minéral qui vous permet de le faire, appelé "coltan."
Ce minéral est en très forte demande ; si bien que l'offre ne suffira jamais pour satisfaire toutes les sociétés occidentales ayant besoin de BlackBerrys, d’iPhones, de Nooks et de Kindles pour fonctionner. La République Démocratique du Congo est le pays avec le plus grand stock de coltan. Ce pays vent désespérément ses ressources naturelles en échange de sommes insignifiantes. Non seulement le profit est dérisoire, mais les bénéficiaires sont des rebelles et mercenaires qui terrorisent tous les endroits contenant des minerais d'or, de coltan et autres minéraux stratégiques, facteurs de l'avancement technologique et de la richesse durable en Occident. Les Multinationales ont un grand intérêt à alimenter les conflits en République démocratique du Congo car l'instabilité de ces pays permet de négocier ces minéraux pour des prix plus qu’abordables. Malheureusement, les minerais de conflit (or, étain, tantale et tungstène) ont jusque-là entraîné la mort de plus de 5 millions de personnes.
S'il est vrai que nous sommes devenus accros de l'âge d'or de la technologie – ne pouvant plus vivre sans smartphones, netbooks, ordinateurs portables, ebooks, mp3s et téléviseurs HD – il est tout de même important que nous prenions en compte notre responsabilité sociale en tant que consommateurs lorsque nous achetons des produits électroniques.
Je ne dis pas qu'il faut changer radicalement sa vie afin de remédier à ce qui me semble être un holocauste bien caché, mais que nous devrions essayer de faire ce qu’on peut. Moi, je possède un ordinateur portable, un smartphone, un iPod et un Kindle Fire. C'est mon niveau d'hypocrisie en tant qu’activiste, mais j’en suis consciente, et voici ce que je propose pour nous assurer que nous sommes aussi « hors-conflit » que possible. Après tout, nous sommes bel et bien les « consommateurs» :
- Rejoindre la page sur Facebook appelée « Enough Project » ou visiter le site Web ; jeter un coup d’œil à la page de « RaiseHopeforCongo », où des célébrités telles que Ryan Gosling et Don Cheadle dénoncent les conditions déplorables des personnes vivant dans la République démocratique du Congo.
- Ne pas renouveler votre appareil simplement parce qu'il existe une version plus récente ; acheter un nouveau lorsque le vôtre est complètement brisé. Je me sers de mon iPod depuis 2007 et il fonctionne toujours très bien.
- Visiter les sites Web des entreprises multinationales qui fournissent le coltan aux sociétés qui créent ces appareils modernes et consulter aussi les pages de responsabilité des entreprises pour s'assurer qu'ils sont « hors-conflit ».
- Nous pouvons initier individuellement de petits mouvements de protestation pour sensibiliser les gens concernant l'exploitation du coltan.
- Nous pouvons financièrement participer aux ONG qui luttent contre ce conflit.
- Nous pouvons lire des bouquins tels que "The Enough Project" ou regarder des documentaires tels que «Blood Coltan ». Nous pouvons également assister à des séminaires à ce sujet ou consulter des professeurs qui se spécialisent dans les affaires africaines.
- Nous pouvons cesser d'acheter tous ces appareils, mais je ne sais pas si nous sommes vraiment prêts à le faire. Cependant, si vous êtes capables de convaincre le monde entier qu’il est possible de vivre sans les télés de haute définition et les smartphones, sachez que vous êtes le futur lauréat du prix Nobel de la Paix.
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Pour mieux comprendre le phénomène des «minerais de conflit », je vous propose cette vidéo de moins de 5 mins :
Aminata Diop